
Et si l’écrivain, c’était vous ?
Depuis 2015, Emmanuelle Jappert accompagne les écrivains en herbe, du début à la fin de leur projet d’écriture. Autrice de plusieurs ouvrages, elle est aussi coach littéraire : un métier encore peu connu qui se développe de plus en plus, et répond à notre engouement croissant pour l’écriture.
En quoi consiste le métier de coach littéraire ?
Il y a plusieurs façons de fonctionner. Pour ma part, je suis là dès le début de l’écriture, lorsqu’une personne est prête à commencer un livre. Je n’accepte pas de manuscrit déjà fini car mon travail consiste à l’accompagner tout au long de la rédaction. Je commence donc par lui poser des questions précises, de façon à avoir tout de suite un cap, une direction : que voulez-vous raconter, à qui voulez-vous vous adresser ? Avoir ces idées en tête dès le début peut faire gagner du temps et évite de devoir, parfois, tout détricoter.
Je suis présente du début à la fin de l’écriture. Je parle à l’auteur ou l’autrice par Zoom ou par téléphone tous les quinze jours. Les séances durent une heure, une heure et demie. Je leur donne des choses à rédiger, je les mets au défi aussi. Parfois, je fais écrire quelques pages que nous relisons ensemble et nous avançons comme ça. Il peut s’agir de romans ou de guides pratiques. Le coaching est très varié, car chaque profil, chaque univers est différent. Lorsque je travaille avec quelqu’un en tête-à-tête, c’est du sur-mesure : je m’adapte à son rythme, à sa sensibilité, nous mettons en place des process qui lui correspondent. Généralement, nous nous rencontrons une dizaine de fois, mais cela varie en fonction des personnes et du travail d’écriture qu’ils sont en train de faire.
On peut aussi travailler en groupe car certains sont plus à l’aise avec le collectif. Je viens de créer une formation en ligne en six modules, uniquement pour l’écriture de romans. Elle permet avant tout de se poser les bonnes questions, de structurer vraiment sa pensée pour partir sur de bonnes bases. L’auteur veut ensuite continuer et approfondir en formation individuelle, cela permet d’avancer plus vite. Je dirais donc que je suis là pour permettre à un auteur ou une autrice de l’être ; pour qu’ils se sentent moins seuls aussi dans ce travail, qui est très solitaire, mais qu’on a besoin de partager.
Avez-vous déjà eu des fantasmes sur l’écriture, quelle réalité les auteurs découvrent-ils en travaillant avec vous ?
Ils se rendent surtout compte qu’ils manquent de temps ! C’est un travail qui demande beaucoup d’investissement, et si la personne abandonne, certains sont obligés de mettre leur projet en pause, car les obligations professionnelles ou personnelles les rattrapent.
Je fais très attention aux sensibilités de chacun, mais je les préviens également dès le départ de la difficulté à être publié et du travail que cela nécessite. Mon discours est à la fois rassurant et réaliste. L’important est d’arriver au bout de leur projet, et au départ, l’enjeu n’est pas d’être publié à tout prix, même si cela arrive bien sûr. Je les oriente d’ailleurs souvent vers l’autoédition.
Comment êtes-vous venue à ce métier ?
La littérature et l’écriture m’ont toujours suivie. Ma mère écrivait beaucoup, j’ai fait une formation littéraire, et j’ai beaucoup écrit au cours de ma carrière professionnelle. Quand j’ai écrit mon premier roman, je l’ai fait à l’instinct et je me suis dit ensuite combien être accompagnée m’aurait permis de faire les choses différemment. C’est donc en me rappelant cela que j’ai créé mes formations, en gardant en tête ce que j’aurais aimé pouvoir connaître. À la sortie de mon deuxième livre, de nombreuses personnes m’ont demandé de les accompagner dans leur projet. Après avoir longtemps dit non, j’ai décidé de me lancer !
Vous proposez une formation pour que chacun puisse se mettre à écrire ; en apprenant pour autant à ne pas devenir écrivains ?
Oui, écrire s’apprend, tout comme la peinture ou la musique. Je conseille souvent aux gens que j’accompagne de commencer par recopier les grands auteurs. C’est ainsi que l’on perçoit la musicalité de la phrase, sa structure. C’est ainsi que l’on découvre avec quoi on est le plus à l’aise et quelle va être sa signature. Mais si je devais donner un secret, ce serait d’écrire tous les jours. Plus que tout, c’est la régularité de l’écriture qui compte. Il faut entraîner son cerveau comme un muscle ; ainsi, il trouvera un rythme, et au fur et à mesure, plus de facilité à faire venir les mots rapidement. Une bonne régularité permet de progresser vraiment. Quant à la question du style, certaines personnes le trouvent très vite. Pour d’autres, c’est plus long, et c’est là qu’importe la régularité du travail.
Se balader un carnet à la main, par exemple, pour entraîner son regard. C’est comme le piano, cela demande de la discipline mais parfois, quand une phrase vient, c’est un moment de grâce. Quelque chose se détache de soi en écrivant, un personnage qui commence à emmener son auteur, par exemple. Quand on le comprend et qu’on le vit, c’est indescriptible. Bien sûr, comme dans les autres arts, le talent est irrationnel et mystérieux. Mais on peut se faire énormément plaisir.
Il y a de plus en plus d’intérêt pour l’écriture. Pourquoi, à votre avis ?
Un Français sur trois a envie d’écrire. Cela ne va pas dire qu’il va le faire, mais il en a envie ! Le confinement et l’introspection ont beaucoup joué à mon avis, ainsi que les réseaux sociaux qui encouragent les gens à se dire : pourquoi pas moi ? Chacun se raconte, s’autorise à confier des bouts de son histoire, la communauté réagit positivement et on veut continuer. Notre créativité se décomplexe, elle s’affirme. De nombreux écrivains ont aussi révélé comment ils vivaient de leur plume et cela fait sans doute beaucoup rêver. On est dans une période de transition qui génère beaucoup d’anxiété. Dans ces moments-là, l’écriture est salvatrice ; elle permet de poser ses angoisses, de prendre du recul, de sublimer ses interrogations ou ses peurs. C’est un outil merveilleux en période de crise.
À quoi les gens aspirent-ils le plus ? Écriture de soi, fiction ?
Je remarque que pour le premier roman, on a plus envie de raconter son histoire. Je ne fais pas de récit autobiographique et ne l’encourage pas, mais il est intéressant que les gens partent d’eux-mêmes, de leur trame familiale ou de leur histoire pour en faire une œuvre. Pour que cela devienne une œuvre de fiction, il faut changer les prénoms et s’inventer l’histoire ; car elle n’est qu’une base. Je ne le fais pas dans un but thérapeutique parce que je ne suis pas thérapeute et ne veux pas l’être ; il ne faut pas confondre Coaching littéraire et art-thérapie : je m’intéresse uniquement à l’œuvre et à sa création, quitte à faire de vrais pas de côté, à choquer, à chercher l’originalité, à aller plus loin. C’est ça, la créativité ! L’écriture va de toute façon transformer les auteurs, ils apprendront sur eux-mêmes. Les sujets sont très variés, il y a des « vagues » : roman, guide pratique, oracles, développement personnel. Je pense néanmoins que l’on a envie de construire de nouveaux récits ; sur le changement du monde, notre façon de vivre, nos façons de consommer. La fiction a de beaux jours devant elle ! On a envie de suivre le changement du monde, mais en écrivant des histoires qui nous changent de notre quotidien. Plus d’évasion, d’imaginaire.
« L’écriture nous aide à mieux comprendre la complexité du monde. »
Vous êtes vous-même écrivaine et avez écrit des livres très différents, mais chacun dit votre rapport au monde. Est-ce cela, pour vous, le sens de l’écriture ?
Oui, c’est prendre de la distance, mieux comprendre la complexité du monde, de l’être humain. Je trouve mon équilibre en prenant cette distance. Peu importe la forme que prendra le livre. Cela me permet d’avoir une autre lecture des choses, plus en profondeur.
L’écriture, c’est aussi un autre rapport au temps : elle permet de laisser infuser, de se donner le temps de la réflexion et de le retranscrire. Si mes écrits sont inspirants pour d’autres, alors tant mieux !
Ce rapport de notre société à l’écriture, que dit-il de notre époque ?
Il y a indéniablement dans notre société une envie d’être reconnu. Certaines personnes viennent me voir en voulant absolument “écrire un chef-d’œuvre” afin d’être publiées. Mais comme je vous le disais, je calme cet engouement. L’idée est d’abord d’arriver à créer quelque chose, avec exigence. En France, nous avons encore besoin de la validation de l’édition et des éditeurs pour arriver en librairie, alors que dans les pays anglo-saxons, l’autoédition est très répandue et se vend très bien. Mais quoi qu’il arrive, le rythme de publication est très rapide et on n’a pas le temps d’être visible longtemps.
Le fait d’écrire permet, lui, d’être dans ces temps longs, et nous rapproche du tempo de la vie, des saisons. Avant toute chose, l’être humain a besoin de retrouver ce rapport à lui-même, d’être à l’écoute de ses perceptions. L’écriture est très gratifiante si on accepte de la voir comme un jeu, sans rien en attendre d’autre que l’expérimentation, l’envie de s’amuser. Si l’auteur arrive à dépasser son ego, il va toucher du doigt cet émerveillement. Dans ces cas-là, écrire est un beau cadeau à faire à soi-même.
Propos recueillis par Carine Chauffour
(MAGAZINE RESPIRE)
EMMANUELLE JAPPERT EST L’AUTRICE DE PLUSIEURS OUVRAGES
- Wonder Sport Women, Éditions Fauves, 2016
- Le Scarabée bleu, Eyrolles, 2018
- Le Cahier running pour les nuls, First, 2018
- Quelques minutes par jour pour changer le monde, Eyrolles, 2020
- L’Oracle du petit peuple, Eyrolles, 2020